Sémantique
WOKE, adjectif épicène et nom épicène

Mise en contexte
D’abord utilisé aux États-Unis dans les années 1960, le mot woke accompagne en 2014 le mouvement Black Lives Matter et désigne les gens éveillés, vigilants, qui luttent contre les discriminations.
Il apparaît discrètement en 2016 dans la presse francophone ; sa fréquence explose en 2020 et est toujours très élevée depuis. Au départ, woke a un sens descriptif, plutôt positif. Dès 2021, son sens se diversifie et reste positif ou prend une connotation péjorative en fonction des positions politiques et idéologiques de la personne qui l’utilise et de la personne qu’il désigne.
Aujourd’hui, woke est à ce point polysémique que sa signification exacte fluctue en fonction des intentions de la personne qui l’emploie.
En ne nous attardant qu’aux contextes journalistiques désignant des humains, nous avons identifié quatre acceptions dominantes du mot woke. Les mêmes éléments de signification, et le cas échéant les mêmes connotations, peuvent s’y appliquer quand il désigne une réalité inanimée (idéologie, mouvement, philosophie woke…).
WOKE DÉSIGNANT UN HUMAIN
WOKE, adjectif épicène et nom épicène
Pluriel : woke (invariable) ou wokes
I EMPLOIS NEUTRES
REMARQUE : Dans ces emplois, woke n’est porteur ni de colère, ni de ressentiment, ni de mépris et peut servir à se désigner soi-même.
1. Adjectif épicène (Membre d’une minorité ou allié des minorités) Qui milite contre le racisme, le colonialisme.
Synonymes : anticolonialiste, antiraciste, progressiste.
« Joe Biden, président woke. […] Ayant un pouls et une conscience, comment peut-il ne pas être woke, c’est-à-dire conscient du racisme, de la discrimination, de l’injustice? » (La Presse, avril 2021)
« Être woke signifie d’abord et avant tout être éveillé, être particulièrement sensible aux inégalités et aux injustices sociales. Si le terme renvoie habituellement aux représentants de la communauté noire, être woke ne se limite pas à la couleur de la peau. » (Le Journal de Québec, mai 2021)
2. Par extension. Adjectif épicène (Membre d’une minorité ou allié des minorités) Qui milite contre les discriminations touchant les Autochtones, les minorités ethniques, les minorités sexuelles, les minorités de de genre, les femmes, les handicapés, qui défend l’environnement, etc.
« À l’origine, être woke, c’est être éveillé aux injustices qui frappent les plus marginalisés de la société. […] Ici, il sert à décrire à la fois ceux qui combattent le racisme anti-noir, l’islamophobie, la transphobie et défendent les droits des autochtones en demandant de déconstruire le système hérité du colonialisme. » (La Presse, février 2021)
« Comme diraient les jeunes : je suis un peu « woke » ! (Rires) Dans le sens que je connais les sources d’oppression. Être une femme lesbienne a fait en sorte que j’ai vécu des oppressions. J’ai vu comment on traitait de ces questions-là dans les médias. J’ai vécu de la frustration par rapport à ça. Donc, lorsque je vois des situations qui touchent d’autres communautés marginalisées, je les comprends. » (La Presse, mars 2021)
« Si le terme est historiquement lié à la lutte contre le racisme envers les Afro-Américains, les individus qui se revendiquent aujourd’hui »woke » embrassent plusieurs grandes causes : la lutte antiraciste et contre les violences policières (le mouvement Black Lives Matter encore très actif); le réchauffement climatique (les fortes mobilisations lors des marches pour le climat); les combats pour l’égalité femmes-hommes (#metoo) » (Le Monde, septembre 2021).
─ NOM ÉPICÈNE
« Écoutons les wokes. Au-delà des guerres de mots, il y a des notions sur lesquelles on peut s’entendre. Comme l’envie commune de rendre notre monde plus beau, et plus juste. […] J’ai interrompu ma lecture quelques instants pour méditer ce passage : ainsi, les baby-boomers qui ont inauguré mon alma mater étaient des wokes. » (L’actualité, mai 2021)
« Woke est assez vite devenu le signe de ralliement d’une gauche cherchant à combattre les préjugés raciaux, mais aussi sexistes, homophobes, grossophobes. Sont « éveillés » ceux qui sont sensibles tant aux injustices trop longtemps acceptées qu’à la destruction de l’environnement. Les woke ne ferment plus les yeux, restent en alerte » (L’Obs, octobre 2021)
II EMPLOIS PÉJORATIFS
REMARQUE : Dans ces emplois, woke est parfois une insulte et ne sert jamais à se désigner soi-même.
1. Adjectif épicène (Membre d’une minorité ou allié des minorités) Qui reproche de façon intransigeante à la majorité d’être responsable de toutes les discriminations et de toutes les injustices et qui peut aller jusqu’à prôner la destitution ou la censure de ses adversaires.
REMARQUE : Sens surtout utilisé par la droite, mais parfois aussi par la gauche dite traditionnelle.
Synonymes ou mots associés : bien-pensant, censeur, petit curé, doctrinaire, dogmatique, donneur de leçon, guerrier de la justice sociale, moraliste, moralisant, néo-progressiste, sectaire, racialiste.
Concepts associés : culture du bannissement (cancel culture), rectitude politique (politiquement correct).
« Avec les militants wokeconvaincus, il n’y a malheureusement aucune posture qui ne prête pas le flanc à leur dénonciation sans nuance » (La Presse, février 2021)
« […] c’est de la confrontation que jaillit la vérité. Une discussion unilatérale, lors de laquelle tous les participants sont bien-pensants et woke, ne mène à rien » (Le Devoir, mars 2021)
─ NOM ÉPICÈNE
« Une chroniqueuse du Devoir, une woke blanche, s’interrogeait récemment sur le possible racisme dans l’affaire Camara pour en conclure : »peut-être que oui, peut-être que non, mais oui, de toute façon »! Preuve que les racialistes ont toujours raison » (Le Journal de Montréal, février 2021)
« Ces wokes, tels des commandos idéologiques, désirent imposer leur vision touchant le choix par les professeurs des œuvres littéraires, philosophiques ou autres qui contiennent des mots ou expressions heurtant leurs sensibilités dogmatiques » (La Tribune, février 2021)
« Comment définir la cancel culture — ou culture du bannissement, en français ? C’est le fait d’éjecter des gens, des œuvres, des idées ou des monuments historiques de l’espace public parce qu’ils ne correspondent pas à certaines valeurs. On a tendance à associer ce phénomène aux wokes, qu’on accuse de militer pour faire annuler des spectacles ou interdire des mots heurtant leur sensibilité de néoprogressistes. Mais la droite aussi bannit » (L’actualité, décembre 2021)
2. Adjectif épicène (Membre d’une minorité ou allié des minorités) Qui s’attaque aux valeurs dites nationales ou traditionnelles de la majorité au pouvoir.
REMARQUE : Sens surtout employé parla droite, la droite conservatrice et l’extrême-droite pour désigner ses adversaires.
Synonymes ou mots associés : colonialiste, francophobe, multiculturaliste, renégat, révisionniste, traître, transfuge.
concepts associés : culture du bannissement; révisionnisme culturel et historique.
« Ce discours antifrancophone […] est repris par des militants wokes se revendiquant de la « diversité » expliquant à leur société d’accueil qu’elle est de trop chez elle, et que le peuple québécois doit s’effacer pour que puisse enfin advenir l’inclusion » (Le Journal de Montréal, juillet 2021)
─ NOM ÉPICÈNE
« Comme les marxistes, les woke veulent faire table rase du passé et réécrire l’Histoire. Le plus grave est peut-être que cette folle tentative de groupes minoritaires de détruire la civilisation et la culture occidentales ne se heurte à aucune résistance organisée » (Le Figaro, mars 2021)
« Les militaires pensent que les wokes poussent à la »haine entre les communautés ». Ils les accusent de mépriser la France, ses traditions et sa culture. Ils dénoncent »les islamistes et les hordes des banlieues » qui détachent des parcelles de territoire où la Constitution française ne s’applique plus. […] Les wokes prétendent détruire l’héritage culturel occidental sous prétexte qu’il est l’œuvre de personnes dont la peau était blanche » (Le Journal de Québec, mai 2021)
« Les « woke » se sentent blessés et voudraient faire table rase d’un passé qu’ils fantasment. […] Cela crée un relativisme historique qui laisse penser que chaque génération est coupable aux yeux de celle qui la suit. Pourquoi serait-ce la faute d’Homère, de Platon ou d’Alexandre si des antiracistes voient dans leurs œuvres de quoi nourrir leurs angoisses et leurs obsessions? » (Le Figaro, juin 2021)« Un woke, selon le premier ministre, c’est une personne » qui veut nous faire sentir coupables de défendre la nation québécoise [et] de défendre ses valeurs ». Il estime que le chef de Québec solidaire est woke en contestant, entre autres, la Loi sur la laïcité de l’État ( «loi 21 »), qu’il associe aux valeurs québécoises. Pour M. Legault, s’opposer à cette loi adoptée par le gouvernement caquiste est »un des éléments » qui définit un woke au Québec, surtout quand on affirme que cette loi est discriminatoire. « Pour moi, un woke, c’est quelqu’un qui voit de la discrimination partout », a-t-il dit » (La Presse, septembre 2021)
